Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

Blanchecotte (Malvina)1830-1895

Malvina Blanchecotte
(1830-1895)


Ouvrière
Encouragée par Lamartine
Témoignage sur les événements de la Commune (Voir en bas de page)
A noter le poème intitulé "Elle" (écho féminin au poème de Baudelaire)


Un suicide

Ô pauvre oiseau blessé, mis à mort par la vie !
Coeur qui battais trop fort, coeur trop doux et trop fier,
Te voilà replié sous ton aile engourdie
Et tu ne sais plus rien des souffrances d'hier.

Quoi ! la rigidité ! Quoi ! la paix immobile !
Quoi ! le combat cessé ! Quoi ! la trêve de Dieu !
Ô lutteur désarmé de ta force inutile
Et qui te réservais ton dernier coup de feu !

Qu'attendais-tu du monde et que voulait ton âme ?
Que te disait ta fièvre et qu'as-tu donc cru voir
Pour t'être enveloppée en ton secret de femme ?
Silence, larmes, sang, pourpre du désespoir !

Qu'attendais-tu du monde en ton rude courage ?
Quels soleils autrefois t'étaient donc apparus ?
Ô vous tous qui passez, qu'aucun mépris n'outrage
Ce sanglot ignoré qui ne tressaille plus !

Pitié pour cette enfant ! pitié pour sa misère !
Pitié pour son beau rêve et pour son dur réveil !
Rendez avec respect sa dépouille à la terre
Et qu'elle y dorme bien son suprême sommeil !

                Le Parnasse contemporain III


Le sommeil


Les perdus, les absents, les morts que fait la vie,
Ces fantômes d'un jour si longuement pleurés,
Reparaissent en rêve avec leur voix amie,
Le piège étincelant des regards adorés.

Les amours prisonniers prennent tous leur volée,
La nuit tient la revanche éclatante du jour.
L'aveu brûle la lèvre un moment descellée.
Après le dur réel, l'idéal a son tour !

Ô vie en plein azur que le sommeil ramène,
Paradis où le coeur donne ses rendez-vous,
N'es-tu pas à ton heure une autre vie humaine,
Aussi vraie, aussi sûre, aussi palpable en nous,

Une vie invisible aussi pleine et vibrante
Que la visible vie où s'étouffent nos jours,
Cette vie incomplète, inassouvie, errante,
S'ouvrant sur l'infini, nous décevant toujours ?


Elle

Sous son vêtement noir, linceul anticipé,
Elle passait, le front penché, la marche lente;
Tu la vis: ton regard craintif, préoccupé,
Suivit sans l'arrêter l'ombre pâle et tremblante.

Au milieu de la foule elle te pressentit;
Elle se retourna d'elle-même, ébranlée;
C'était toi, c'était toi! D'instinct son coeur battit,
Et l'amertume emplit sa paupière gonflée.

Que t'a dit son regard, alors fixe et muet?
As-tu bien constaté cet infini ravage?
As-tu sondé l'angoisse en cet oeil inquiet?
Ce brisement d'un coeur aimé, c'est ton ouvrage.

La vision tremblante a disparu. - Tous deux
Vous avez poursuivi votre route opposée;
Sous l'éblouissement elle a fermé les yeux


Madeleine

Aux arbres que le vent secoue,
Au flot qui roule en murmurant,
Aux monts élevés où se joue
Le reflet du jour expirant;
A la lune, à la blanche étoile,
A la fleur sur le vert gazon,
Que le ciel rayonne ou se voile,
Je dis son nom!

A ceux qu'un poids divin oppresse,
Altérés du bonheur de tous,
Qu'au matin l'on flatte, on caresse,
Qu'au soir l'on destine aux verrous;
A ceux-là, les pauvres fous sublimes,
Qui n'encensent que la raison,
De génie illustres victimes,
Je dis son nom!

Oh! surtout aux fronts pleins d'extase,
Oh! surtout aux coeurs pleins d'amour,
A ceux qu'un feu secret embrase
Et que blesse l'éclat du jour;
A ceux qui n'ont plus d'espérance
Et qui, brisés, disent: pardon!
A la Prière, à la Souffrance,
Je dis son nom!

                Rêves et Réalités, 1855


La chère blessure

Comme d'un sein ouvert la main arrache une arme,
Le remords déchirait mon coeur pour le guérir.
J'en avais arraché ton nom sans une larme,
Sans me douter qu'un jour il m'en faudrait mourir!

Mais le remords est vain lorsque l'âme est profonde...
Le souvenir survit au courage envolé.
Bientôt s'éteint l'espoir que l'illusion fonde,
On s'écoute souffrir, plus seul, plus désolé...

Ah! puisque je n'ai pu déraciner ma peine
Et puisque ton regret sanglote encore en moi,
Je souris à ce mal qui vers toi me ramène,
Je chéris ma douleur qui me parle de toi!

(Mis en musique par Reynaldo Hahn)


C'était dans la saison des roses 

C'était dans la saison des roses,
Avril éblouissait ton coeur ;
Le ciel répandait sa couleur
Sur tes ailes fraîches écloses :
C'était dans la saison des roses !

Ton âme était ivre d'aimer !
Plus belle que les plus beaux rêves,
Ta vie aux débordantes sèves
Toute neuve allait s'enflammer :
Ton âme était ivre d'aimer !

Moi, c'était ma saison d'automne ;
L'âpre bise sifflait toujours ;
Et rapides tombaient mes jours
Comme la feuille tourbillonne :
Moi, c'était ma saison d'automne !

Ma gerbe était faite ici-bas,
Ma route presque terminée ;
Et lasse au bout de ma journée
J'allais et ne t'écoutais pas :
Ma gerbe était faite ici-bas !

J'avais eu ma récolte pleine,
Ce qu'à son pâle genre humain
Dieu jette le long du chemin
Peu de joie et beaucoup de peine !
J'avais eu ma récolte pleine !



Sonnet


Bronze-toi, souffre à l'ombre, et. pour tous insensible,
Souris à qui te hait, sois calme en ta fierté;
Tais-toi, ne tente point une lutte impossible
Comme on aime l'éclat, aime l'obscurité.

Laisse la foule en bas ; demeure inaccessible ;
Demeure impénétrable et demeure indompté.
Que ton secret soit peine ou bonheur indicible.
Garde l'indifférence et la sérénité.

Masque-toi, revêts-toi d'une implacable armure ;
Quel que soit dans ton c�ur le nom de ta blessure.
Etouffe le cri sourd, ne le trahis jamais.

Si trop lourd est le poids en ton âme orageuse,
Va par les sentiers verts, par la vallée ombreuse :
Là tu pourras être homme et défaillir en paix.



Réponse

Le grand travail est fait, l'effort est consommé,
La victoire est gagnée et la paix obtenue,
La tranquille douceur des soirs est survenue ;
Pardonnant et priant, le coeur a désarmé !

L'entier détachement de tous et de soi-même
A clos le sacrifice et scellé le passé :
Se pourrait-il qu'un jour tout fût recommencé
Et qu'on osât rouvrir le décevant poëme !

Eh quoi ! rentrée au port, tu reprendrais la mer,
Et de nouveau ta barque affronterait l'orage ?
Quand bienheureusement on a plié bagage,
Peut-on se replonger dans le tumulte amer ?

Non ! non ! je suis en route où m'emportent mes ailes,
Ce monde extérieur n'aura plus rien de moi ;
L'espoir n'est plus possible à qui n'a plus la foi :
Je me suis fiancée aux choses éternelles !

Le Parnasse contemporain III



PAN, PAN, PAN !

Pan,pan, pan!

Qui va là ?

Ouvre ! je suis la belle Joie ;
C'est la jeunesse qui m'envoie,
Avec les roses que voilà...

Retourne ! avant que je te voie !

Pan, pan, pan!

Qui va là?

Ouvre ! je suis l'Amour lui-même,
Je suis l'Illusion suprême ;
Ton coeur en songe m'appela...

Retourne ! avant que je ne t'aime !

Pan, pan, pan!

Qui va là ?

Ouvre ! je viens du cimetière.
Je suis le Silence de pierre
Qui tant de fois te consola...

Entre ! j'ouvre la porte entière !

L'année des poètes, 1891 (vol. 2), Gallica



 
 
 
 
Bibliographie :

- Rêves et réalités (1855), couronnées par l'Académie française et prônées par Sainte-Beuve.
- Nouvelles poésies, 1861.
-  Impressions d'une femme: pensées, sentiments, portraits, 1868. 
- Les militantes, poésies, 1871.
Sur Malvina Blanchecotte


28/02/2010
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