Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

L'anthologie de Rosemonde Gérard (1943)

 

 

Extraits des

  Muses françaises

Choix de poésies

de Rosemonde Gérard

 

Les portraits

 

    L'anthologie de  Rosemonde Gérard est peu connue. Même titre qu'Alphonse Séché ! Son originalité tient surtout au fait que son auteure introduit chacune de ses poétesses (une quarantaine) par un poème de son cru. L'hommage rendu fait d'ailleurs souvent place à des jugements sévères !

 

Dans l'ordre du recueil et des dates de naissance, sauf exception.

 

Marie de France (XIIIème siècle)

Christine de Pisan (1363-1431)

Marguerite de Navarre (1492-1549)

Catherine d'Amboise (1481-1549)

Pernette du Guillet (1521-1545)

Louise Labé (1526-1556)

Marie Stuart (1542-1587)

Madeleine et Catherine des Roches (15..-1587)

Madeleine de Scudéry (1607-1701)

Jacqueline Pascal (1625-1661)

Marquise de Sévigné (1626-1696)

Madame de Villedieu (Marie-Catherine-Hortense des Jardins) 1632-1683

Antoinette Deshoulières (1637-1694)

Louise de Lavallière (1644-1710)

Comtesse d'Houdetot (1730-1813)

Comtesse de Genlis (1746-1830)

Adélaïde Dufrénoy (1765-1825)

Princesse de Salm (1767-1845)

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)

Amable Tastu (1798-1885)

Comtesse d'Aulnoy (?-1705) et Comtesse de Ségur (1799-1874)

George Sand (1875)

Delphine Gay (Madame Emile de Girardin) 1804-1855

Eugénie de Guérin (1805-1814)

Louise Colet (1808-1876)

Elisa Mercoeur (1809-1835)

Louise Ackermann (1813-1890)

Anaïs Ségalas : (1814-1895)


 

 

Marie de France

 

On l'appelait - par quel mystère-

Marie de France et, cependant,

Elle vécut en Angleterre,

paraît-il, presque tout le temps.

 

Elle vivait à la campagne

S'inspirant, parmi ses travaux,

De tous les récits de Bretagne

Et de tous les vieux fabliaux.

 

D'ailleurs, des animaux aimables

l'entourant depuis le matin,

Elle aurait pu trouver des fables

Rien qu'en regardant son jardin.

 

Le soleil, de mille arabesques,

La suivait du matin au soir ;

Elle fut à la mode presque,

Et des seigneurs venaient la voir.

 

Qu'a-t-elle inventé ? Pas grand chose

Dans ses ouvrages... Mais on dit

Qu'elle savait soigner les roses

Et sauvegarder les brebis.

 

Sa vie ardente et bocagère

Faisait hésiter le destin :

Elle fut presque une bergère...

Elle fut presque un écrivain.

 

 

 

Christine de Pisan (1363-1431) 

 

 

A vingt-cinq ans, grave et modeste,

Elle perdit son seul amour ;

A vingt-cinq ans, seulle elle reste,

Seule elle restera toujours.

 

Elle restera sur la terre

Comme une ombre car, pour son coeur,

Le printemps n'a plus de mystère

Et l'été n'a plus de couleur ;

 

Le firmament n'est plus qu'un lustre

Dont tous les astres sont éteints...

Fille d'un astrologue illustre,

Elle sait même le latin ;

 

Mais le latin ne peut pas faire

Rentrer le bonheur au bercail...

Et, d'un coeur qui se désespère,

Elle se consacre au travail.

 

Sa force d'écrire est extrême ;

Le monde entier passe au travers ;

Elle écrit jusqu'à des poèmes

Qui ont six mille cents vers.

 

On trouve tout dans ces ouvrages :

Ce qui reste et ce qui changea...

On trouve même, au gré des pages,

Des vers hermétiques, - déjà !

 

Mais elle a su, pâle et fervente,

- Usant d'un étrange parfum -

Tresser des guirlandes vivantes

Autour de son amant défunt...

 

N'ayant peut-être rien à craindre

Puisqu'elle n'avait plus d'amour,

Elle a su, sans jamais se plaindre,

Se désespérer chaque jour...

 

Et quand, n'ayant plus rien à dire,

Son coeur muet battit moins fort,

C'est avec un dernier sourire

Qu'un soir elle accueillit la mort !

 

 

Marguerite de Navarre (1492-1549)

 

Elle était reine de Navarre

Et soeur du roi François premier.

D'une intelligence assez rare,

Elle écrivait des jours entiers.

 

Mais, pour saisir la vraie image

De cette reine au front charmant,

Il ne faut pas tourner les pages

Qu'elle écrivit abondamment ;

 

Il ne faut pas se prendre au charme

De ses petits contes badins

Ni chercher la couleur des larmes

Dans le plus doux de ses "onzains" ;

 

Et ce n'est vraiment pas la peine

De lire "Le miroir complet

De son âme ", qu'une autre reine

Traduira plus tard en anglais...

 

Il vaut mieux regarder sa vie :

Il vaut mieux regarder de près

Toute l'ardente poésie

De son coeur si fort et si frais.

 

Son coeur parle mieux que ses livres ;

Son coeur va plus haut, plus avant ;

C'est son coeur qui veut toujours suivre

Les grands rêves, les grands savants ;

 

C'est son coeur courageux qui brave

Le temps, la routine et la peur ;

C'est son coeur pour qui rien n'est grave

Hormis ce qui va jusqu'au coeur.

 

Quand, dans une sombre campagne,

Le roi de France est prisonnier,

Marguerite part pour l'Espagne ;

Elle va même supplier

 

Charles-Quint d'adoucir, de grâce,

La royale captivité !...

La guerre cesse... le temps passe...

c'est le printemps... l'hiver... l'été...

 

Marguerite est toujours la même...

Elle écrit encor par moments...

Mais c'est sur sa vie elle-même

Qu'elle écrira le dénouement.

 

Pauvre reine ! pauvre petite !

C'est là qu'on peut bien l'appeler :

"Marguerite des Marguerites !"

Où donc est le vers désolé ?

 

Où donc le sonnet ? le poème ?

Qui peut valoir ce tendre accord

D'une soeur si tendre qu'elle aime

Jusqu'à la porte de la mort...

 

Rien de moyen et rien de mièvre...

Son coeur doublera chaque émoi...

Et, quand le roi mourra de fièvre,

Elle  meurt de la mort du roi !

 

 

Catherine d'Amboise  

 

Je ne veux pas lui chercher noise...

Mais je ne peux guère admirer

Cette Catherine d'Amboise

Qui rima sous François premier.

 

Je sais bien qu'à ce moment même

Où les femmes écrivaient peu

Elle écrivit de grands poèmes

Sur de grands sujets sérieux ;

 

Je sais bien qu'elle était pudique ;

Je sais qu'elle portait, le soir,

Sur une robe magnifique

Un grand éventail jaune et noir,

 

Et des sachets de chèvrefeuille

Et de rares colifichets...

Mais (faut-il que je veuille

Toujours qu'un coeur soit un archet ?)

 

Il me semble, hélas, il me semble

Que son coeur, sous cet éventail,

N'a pas la voix d'un coeur qui tremble ;

Il me semble, à certain détail,

 

Qu'elle est trop sûre d'elle-même,

De ses robes, de ses aïeux ;

Un peu trop douce en ses poèmes,

Un peu trop dure à son neveu...

 

D'ailleurs, ces choses que je pense

N'empêchent pas que ses écrits

Traînèrent leur magnificence

Jusqu'à nos regards d'aujourd'hui.

 

Mais j'ai beau lire et beau relire

Ces pages aux riches couleurs,

Je ne trouve rien qui soupire,

Rien qui sanglote, et rien qui meurt...

 

Et, dans ces vers de grande dame

Qui daigne accomplir un travail

Je sens moins la brise d'une âme

Que le souffle d'un éventail !

 



Pernette du Guillet

 

Il fut une Dame Pernette,

vers l'an quinze cent vint et un,

Plus tremblante qu'une alouette...

Ses cheveux, dit-on, étaient bruns,

 

(D'un brun presque rose à l'aurore

Et presque violet le soir) ;

On la trouvait plus belle encore

Quand elle s'habillait en noir.

 

Elle avait des sentiments tendres ;

Elle rêvait au bord des eaux ;

Elle aimait chaque soir entendre

De la musique et des oiseaux.

 

Ses deux cousins, tous deux poètes,

Avaient prétendu lui donner

Quelques leçons un peu distraites

Pour bien écrire et bien rimer ;

 

Mais, s'échappant des théories,

Seule entre Bonheur et Malheur,

Elle sut tracer, de sa vie,

Quelque chose qui vient du coeur...

 

Et c'est pourquoi sa simple histoire

D'un amour conjugal très doux,

Sans prendre un grand chemin de gloire,

Vint tout de même jusqu'à nous.

 



Louise Labé

 

Sa vie est une conte de fée

Vivant, véridique, et vermeil :

Les cheveux dont elle est coiffée

Sont en or comme le soleil.

 

Elle sait tout : la rhétorique,

Le grec, l'espagnol, le latin,

L'astronomie et la musique...

Elle est belle dès le matin.

 

Autour d'elle le jour, sans trêve,

Semble sourire à sa beauté...

Le mariage, comme un rêve,

L'entoure de félicités...

 

Son jardin réunit sans peine

Tous les châtelains d'alentour ;

Elle semble une jeune reine

Régnant sur la province... Un jour,

 

Voyageant au bord d'une plaine,

Elle rencontre un régiment ;

On veut la nommer "Capitaine" !

Quel capitaine plus charmant ?

 

Pour aller conquérir le monde,

Quel capitaine plus vainqueur

Que cette poétesse blonde

Dont les chansons troublent le coeur ?

 

Car déjà ses jeunes ouvrages

Emerveillent les environs :

Elle reçoit, sous des ombrages,

Tous les beaux esprits de Lyon.

 

Olivier de Magny arrive ;

Il est beau, fatal et bien fait :

Ce fut une amour excessive...

Et chacun trouve ça parfait !

 

Ils  s'aiment ; le printemps lui-même

Leur apporte le mois de Mai...

Et le destin dit : "Puisqu'ils s'aiment,

Leur amour ne mourra jamais"...

 

Amour ! éternité ! lumière !

Front vers un autre front courbé...

Et le ciel ajoute à la terre

Les sonnets de Louise Labé !

 

.......................................................

 

Voilà, dans toutes les lectures,

Ce qu'on peut lire apparemment

Sur la merveilleuse aventure

D'où viennent ces sonnets charmants...

 

Mais, moi, je crois que cette histoire

A moins de secrète splendeur

Et je ne crois pas que la gloire

Se gagne avec tant de bonheur...

 

Dans les aveux si pleins de charme

De ces pathétiques sonnets,

Je vois des invisibles larmes

Et j'entends des sanglots muets...

 

Célèbre petite amoureuse

Qu'aucun drame n'a pu trahir,

Pour tant dire qu'elle est heureuse

Comme elle a dû vraiment souffrir...

 

Et si, traversant tant de brises,

Ce roman d'amour nous rejoint,

C'est que, seul, un coeur qui se brise

Pouvait s'entendre de si loin !

 

 

Marie Stuart

 

Je ne veux rien savoir encore

De tout son dernier désespoir,

Je ne regarde que l'aurore...

Et, tout le reste, c'est le soir.

 

Toute la suite de sa vie

Et toutes ces tristes saisons

Qui se passent parmi l'envie,

Le deuil, le drame et les prisons ;

 

Toutes ces choses de l'Histoire,

Je préfère les effacer

De mon coeur et de ma mémoire...

Ce que je ne peux oublier

 

C'est, qu'en sa robe d'innocence,

Elle fut reine - ça n'est rien -

Mais qu'elle fut reine de France :

C'est un titre presque divin !

 

Et quand, laissant ce doux royaume,

Elle partit sur un bateau,

Royal et si jeune fantôme

Qui tremble au tremblement de l'eau,

 

Il me semble - quoiqu'il arrive

Plus tard de sombre et d'alarmant -

Que celle, au bord de cette rive,

Qui chanta cet adieu charmant,

 

Avant d'être, en terre écossaise,

cette héroïne au noir destin,

Etait une muse française

Au borde de la Seine, un matin...

 



Madeleine et Catherine Desroches

 

Deux dames, la mère et la fille,

Dans un jardin faisaient des vers.

Dans un jardin plein de jonquilles,

D'arbres fruitiers et de prés verts ;

 

Dans un jardin qui voyait luire

Des nénuphars sur un étang...

Il est difficile de dire

Laquelle a le plus de talent ?...

 

L'une a peut-être plus de style ?

L'autre a peut-être plus de coeur ?

La maison, de son péristyle,

Voyait au loin des moissonneurs

 

Et les toits de Poitiers qui brillent

Quand le ciel n'était pas couvert...

Deux dames, la mère et la fille,

Dans le jardin faisaient des vers.

 

Les rêves, les romans, les plantes,

Prenaient le reste de leur temps...

Elles étaient assez charmantes ;

Elles n'ont pas vécu longtemps.

 

Mais leurs ombres qui se ressemblent

Garderont, à peine effacés,

Leurs timides refrains qui tremblent

Sous les grands arbres du passé...

 

Et, quelquefois, une brindille

Dira peut-être au printemps vert :

"Deux dames, la mère et la fille,

Dans ce jardin faisaient des vers !"

 



Madeleine de Scudéry

 

Madeleine de Scudéry

Est une personne étonnante :

Elle parle quand elle rit,

Elle parle quand elle chante ;

 

Elle vit sa vie en parlant,

Sans arrêt, sans peur, sans prudence ;

Elle parle tant, tant, et tant,

Qu'elle eut un même un prix d'éloquence...

 

Esquissons donc, sans parti pris,

Le dessin de sa vie entière :

Madeleine de Scudéry

- N'oublions pas -avait un frère ;

 

Ce frère est nommé gouverneur

De Notre-Dame de la Garde ;

Il lui dit : "Viens ! partons, ma soeur,

Partons sans que rien nous retarde..."

 

Mais pour rejoindre le Midi,

Ils emportèrent tant de choses,

Tant de robes en organdi,

De tableaux, de tulipes roses ;

 

Il subirent tant de chaots

Dans les diligences d'usage,

Firent, prenant les coches d'eau,

Tant d'erreurs et tant de naufrages, -

 

Que le trajet jusque là-bas

Dura plus d'une année entière...

D'ailleurs ils ne restèrent pas

Dans le pays de la lumière :

 

Bientôt Paris les revoyait ;

Paris ! L'art, La littérature !

Du grand hôtel de Rambouillet

Madeleine fut la parure,

 

Elle parlait incessamment...

On venait de partout l'entendre...

Elle racontait des romans...

Inventait la Carte du Tendre...

 

Et chacun disait à Paris,

Autour de seize cent cinquante :

"Madeleine de Scudéry

Est une personne étonnante !"

 

 

***

 

Or, voici qu'un doux soir d'Avril

Où fleurissaient des primevères,

Poellisson la vit, paraît-il,

Et l'aima d'un amour sincère.

 

Quoi ! vraiment ! le vrai Pellisson

Qui, de son âme emprisonnée,

Fut assez poète, en prison,

Pour adorer une araignée ?...

 

Oui, Pellisson fut amoureux

De cette intarissable fille ;

Et, le sachant, je comprends mieux

L'anecdote de la Bastille :

 

Puisqu'il trouvait - pauvre exilé -

Lorsque son coeur voulait se fondre,

Quelqu'un qui le laissait parler,

Enfin ! sans jamais lui répondre...

 

(Mais ceci n'est rien en passant

Qu'une remarque personnelle

Et dont je me vais excusant

Près de la docte demiselle) ;

 

D'ailleurs, le temps passait ; les jours

Dorés passaient et les nuits pâles ;

Madeleine parlait toujours...

Emerveillant la capitale.

 

Madeleine vieillissait,

Toujours jeune en son bavardage,

Car, tout le temps qu'elle parlait,

Le temps même oubliait son âge ;

 

Incessamment, elle parlait ;

De tout, de rien, du bien, du pire,

Elle parlait comme on se tait...

Elle parlait comme on respire...

 

Quelqu'un même m'a raconté

- Mais ceci n'est pas historique -

Qu'un beau perroquet rapporté

Par un voyageur d'Amérique,

 

Un beau perroquet vert et gris

Répétait d'une voix tonnante :

"Mademoiselle de Scudéry

Est une personne étonnante !"

 

(Dans Rosemonde Gérard)

 



 Jacqueline Pascal

 

Elle a fait des rondeaux, des stances,

Des sérénades, des sonnets,

Et quelques petites romances

Et des chansons qui s'envolaient ;

Elle a laissé tout un bagage

Mélodique et sentimental...

Mais, comment juger ses ouvrages ?

Elle était la soeur de Pascal.

 

Ses vers, son coeur, son âme blanche,

Sans doute que tout est charmant,

Mais, aussitôt que l'on se penche,

C'est comme un éblouissement ;

On voit briller sur chaque rime

Le reflet d'un autre fanal ;

Car un soleil est sur la cime...

Elle était la soeur de Pascal.

 

Trop près de ces jardins d'enfance

Remplis de timides clartés,

La foi troublante et la science

On séparé leurs vérités ;

Et qu'est-ce qu'une poésie

près du renoncement total

D'un rêve inondé de génie ?...

Elle était la soeur de Pascal.

 

Sur un de ses petits poèmes

Dès qu'on veut se pencher un peu,

On ne voit plus qu'un théorème

qui s'inscrit en lettres de feu ;

Malgré leur touchante musique,

Les pieds d'un vers se comptent mal

Près du Triangle arithmétique...

Elle était la soeur de Pascal.

 

Toutes les puissances de l'âme,

Tous les secrets du coeur humain,

Jettent leurs aveuglantes flammes

Sur le modeste parchemin ;

La pensée où le ciel s'incline

Ecrase le coeur virginal,

Pardon, petite Jacqueline...

Vous étiez la soeur de Pascal !

 

(Dans Rosemonde Gérard)

 

 



Marquise de Sévigné

 

Les lettres, autrefois, ce n'étaient pas ces choses

Ephémères qu'au jour d'aujourd'hui l'on reçoit,

Avec un timbre vert, avec un timbre rose,

Et qui qui presque jamais ne tremblent dans les doigts.

 

La nouvelle, aujourd'hui, par fil télégraphique,

Tombe comme un éclair sur nos fronts étonnés ;

Et la lettre d'amour n'est plus qu'un pneumatique,

A moins qu'elle ne soit trois mots téléphonés.

 

Autrefois, méssagère ardente qui frissonne

Du plaisir ou du pleur qu'elle doit apporter,

La lettre voyageait ainsi qu'une personne :

Pâle de rêve et de responsabilité.

 

Prenant la diligence aux coussins de panthère

Avec, des deux côtés, des cortèges d'oiseaux,

Chaque lettre était seule à porter le mystère

Qui, d'une âme vivante, a passé dans des mots.

 

Mais jamais une lettre, en traversant la brise,

Ne sut faire voler ses rêves les plus fous

Autant que les billets de la tendre marquise

Dont les célèbres mots tremblent autour de nous.

 

Elle écrivait : "Je pars. Il n'y a rien à craindre.

La solitude est verte et ne me fait pas peur.

Je m'arrange de tout. Et je ne suis à plaindre

Pour rien que pour les maux qui viennent de mon coeur."

 

Elle écrivait : "La vie est un pauvre supplice...

Et la route est plus sombre au coeur plus éternel.

J'aurais voulu mourir aux bras de ma nourrice,

A cette heure où l'on est encor si près du ciel. "

 

Elle écrivait : " Je fuis l'endroit qui représente,

A mon cruel présent, tout mon passé si doux ;

Partout je vous revois et vous m'êtes vivante...

Ma Fille !... je ne sais où me sauver de vous !"

 

Partout où le voyage aurait pu la conduire,

Elle écrivait... Penchant ses boucles de cheveux,

Elle demandait "tout ce qu'il faut pour écrire"

Avant même d'avoir ôté son manteau bleu...

 

Bien des gens, ici-bas, s'occupent d'autres choses :

L'un va réaliser ce que l'autre rêvait ;

Les uns mangent des fruits, d'autres cueillent des roses ;

D'autres s'en vont au bout du monde... Elle écrivait !...

 

Elle écrivait toujours... Torturée ou ravie,

Son âme ne faisait que se recopier...

Et, ses lettres, c'étaient des gouttes de sa vie

Qui, lorsquelle tremblait, tombaient sur le papier !

 

***

 

C'est pourquoi, parmi tant d'illustres écritures

Qui gardent à jamais des rêves si divers,

C'est pourquoi j'ai voulu que ces lettres figurent,

Ces lettres qui semblaient ne pas être des vers...

 

Car elles sont, ces lettres simples et sublimes,

Des poèmes aussi d'une indicible ardeur,

Mais qui, superbement dédaigneux de la rime,

Ne font rimer le coeur qu'avec un autre coeur !

 

(Dans Rosemonde Gérard)

 



Madame de Villedieu

 

Fillette fantasque et peu sage,

Délaissant un brave cousin,

Elle quitte un soir son village

Pour suivre des comédiens,

A Paris, elle n'attend guère

Pour trouver un brillant mari ;

Mais ce mari parti à la guerre,

Elle reste seule à Paris

Elle se jette dans l'étude

Mais, rimant le jour et la nuit,

De solitude en solitude,

Elle est presque morte d'ennui !

 

***

 

Hélas ! de la lointaine guerre,

Son mari ne revint jamais...

Trop seule ,elle ne sait que faire,

Et ne sait plus ce qu'elle fait.

Parmi d'étranges aventures,

S'aventure son coeur si doux ;

Elle loge dans des masures

Qui n'ont ni vitres ni verrous ;

Elle rencontre, sur des routes,

Des séducteurs et des voleurs...

Enfin, de déroute en déroute,

Elle est presque morte de peur !

 

***

 

Alors, pâle de repentance,

Vers son village elle revint,

Et, comme dans une romance,

Elle retrouve son cousin.

On se marie... et l'on espère

Vivre enfin quelques jours plus doux...

Mais, hélas, la vie est trop chère :

Un seul poulet coûte deux sous ;

Le soir, sous la pauvre lumière,

Elle rimaille encore ... Enfin,

Traînant de misère en misère,

Elle est vraiment morte de faim !

 

 



Antoinette Deshoulières

 

A treize ans elle se marie :

Mais ne rejoindra son époux

Que lorsque la guerre est finie ;

Elle est belle, ses yeux sont doux,

Elle écrira beaucoup de choses :

Des églogues et des chansons...

Mais on ne connaît, vers ou prose,

Que ses rimes sur les moutons.

 

Est-il vrai que, dans des prairies,

Sur l'herbage et près des ruisseaux,

Elle a vu des saisons fleuries

Dans les yeux dorés des troupeaux ?

A-t-elle, au gré des herbes folles,

Entendu leurs doux carillons ?...

Toujours est-il que ses paroles

Sont toujours pleines de moutons.

 

Parmi les blés ou sur les cimes,

Ne peut pas s'entourer qui veut

De ces petits moutons @ui riment

Et qui sont tellement heureux.

Tremblante, elle les félicite

D'avoir restreint leurs passions...

Elle dit : "L'amour va trop vite...

Ignorez-le, petits moutons !"

 

D'ailleurs, ce troupeau blanc de neige

Lui sied et la protègera ;

Mais quand, par un triste manège,

Un soir, elle préférera,

Au cher chef-d'oeuvre de Racine,

Hélas ! la Phèdre de Pradon,

Elle aurait mieux fait, j'imagine,

De revenir à ses moutons...

 

Les moutons seront sa lumière :

Ils la sauveront de l'oubli.

Sitôt que l'on dit "Deshoulières",

On voit le troupeau rétabli ;

On voit l'air, le ciel... Et, moi-même,

Malgré tous les qu'en dira-t-on,

Il y a des jours où je l'aime

A cause de tous ces moutons !

 

 

 

 Louise de Lavallière

 

Ce n'est pas dans un bal aux cent mille lumières,

Ni sur une terrasse aux célèbres splendeurs,

Que l'on peut retrouver Louise de Lavallière,

Ni même en un jardin dessiné par des fleurs ;

 

Et ce n'est pas non plus en feuilletant les pages

Que, sur elle, ont laissé des chroniqueurs distraits ;

Et pas même en scrutant le palpitant langage

De ses yeux bleus, si bleus encor sur ses portraits.

 

Pour connaître à la fois tout son rêve et son rôle,

Il faut lire en tremblant, par-dessus son épaule,

Le sonnet merveilleux qu'elle écrivit un soir...

 

Qui donc l'aida ? Corneille ou Racine ? Personne !

Mais on peut quelquefois, quand tout le coeur frissonne,

Rencontrer le génie au bord du désespoir !

 

 

 

Comtesse d'Houdetot

 

Elle était légère et charmante ;

Elle avait, dans sa voix qui chante,

Le tremblement bleu d'un ruisseau ;

Et, dans des saisons parfumées,

On prétend qu'elle fut aimée

Longtemps par Jean-Jacques Rousseau.

 

Elle allait - c'était un voyage -

Jusqu'à l'immortel Ermitage

Sourire à tous les printemps verts ;

Mais, malgré voyage et sourire,

Son coeur, au fidèle délire

Ne rima que pour Saint-Lambert.

 

Je ne crois pas que ses poèmes

Avaient une importance extrême ;

Lorsque je cherche à "Houdetot",

Je vois, dans le Dictionnaire,

Quelques traits de son caractère,

Un nom de ville ou de château ;

 

Je vois ses robes surannées,

Son amour de cinquante années

Pour Jean-François de Saint-Lambert ;

Je vois qu'avec son âme exquise,

Rousseau fera son Héloïse...

Mais peu de chose sur ses vers.

 

Et, comprenant de quelle sorte

Jusqu'à l'instant qu'elle soit morte

Elle aima d'un feu sans retour,

Je crois que, de toute sa vie,

Sa plus parfaite poésie,

Certainement, c'est son amour.

 

Cet amour qui brûle et qui dure...

Et qui, dans la Littérature,

Saura vivre éternellement

Puisque, de cet amour suprême,

Elle fait des petits poèmes

Et Rousseau fit un grand roman !

 

 



Comtesse de Genlis

 

Vous aviez un rire enchanté

Au-dessous d'un regard qui brille...

Pourtant, si je n'avais été

Votre arrière petite-fille,

 

Malgré, près de vos yeux lilas,

Vos cheveux aux reflets de cuivre,

Sans doute que je n'aurais pas

Ecrit votre nom dans ce livre.

 

Mais... votre grand portrait doré

Eclairait de mille lumières

Mes jeux d'enfance, vous étiez

La grand'mère de ma grand'mère ;

 

Mon père, encor très fier de vous,

Parlait souvent de vos ouvrages ;

De vos livres pédants et doux

Il feuilletait souvent les pages ;

 

Ouvrant les Veillées du Château,

Et même vos Oeuvres Complètes,

Il lisait quelquefois tout haut ;

Moi, j'écoutais, un peu distraite...

 

Ah ! comme on saurait mieux parfois

Ecouter la voix qui palpite,

Si l'on savait comme les voix,

Sur la terre, se taisent vite !...

 

Lorsque j'ai voulu réunir

Les plus fameuses poétesses,

J'ai trouvé, dans mon souvenir,

Entre la joie et la tristesse,

 

Parmi le familier décor

Que vit ma première existence,

Votre nom, que j'entoure encor

D'une étrange reconnaissance...

 

Car, auteur de ce nom fameux,

On sentait flotter tant d'écharpes,

Tant de bouquets, de rubans bleus,

Tant d'accompagnement de harpes,

 

Tant de vieux jardins disparus,

Tant de souvenirs sans mémoire,

Tant de coeurs trouvés et perdus,

Tant de misère et tant de gloire,

 

Qu'il a bien fallu qu'à la fin

Je comprenne et je considère

Qu'avec cet air de n'être rien

Qu'un joli portrait de grand'mère,

 

C'était ce regard insensé,

Plein d'éternelle fantaisie,

Qui m'avait à jamais passé

Le frisson de la poésie !

 

 

 

 

 Adélaïde Dufrénoy

 

Sous un ciel mal ensoleillé,

D'abord sa vie est assez triste,

Car son mari, pauvre greffier,

Devient aveugle, ; elle l'assiste ;

 

Et c'est elle, patiemment,

Qui, de son aimble écriture,

Transcrit les arrêts, jugements

Et tous actes de procédure.

 

Pourtant, elle trouve le temps,

Dans l'étude aux murs de tristesse,

D'écrire d'aimables romans

Pour l'enfance et pour la jeunesse.

 

Et puis la voici veuve un jour...

Et, dans un déjeuner champêtre,

Elle rencontre enfin l'amour

Qu'elle attendait sans le connaître.

 

Cet amant, qu'apporte l'été,

C'est Fontanes, le grand Fontanes,

Maître de l'Université...

L'ombre tremblante d'un platane

 

Rapproche leurs fronts amoureux...

Et voici qu'elle est son amie

Juste alors qu'il fait son fameux

Poème sur l'astronomie...

 

Un astronome pour amant

C'est un amant plein de ressource ;

Mais qui vous quitte brusquement

Pour Vénus ou pour la grande Ourse...

 

Près de cet amant qui rêva,

Elle est une muse sprême !

Mais, lorsque Fontanes s'en va,

Elle n'est plus rien qu'elle-même :

 

Adélaïde Dufrénoy,

Pauvre femme aux brusques alarmes,

Qui passait mille fois par mois

Des pleurs aux chants, du rire aux larmes...

 

Caprice éternel ! C'est pourquoi

Les pages des dictionnaires

Disent : "madame Dufrénoy

Avait bien mauvais caractère."

 

Et c'est le reproche toujours

Que feront les anthologies

A ce corps bien fait pour l'amour,

A ce coeur ma fait pour la vie...

 

Hélas ! pour avoir autrefois

Transcrit les torts, les préjudices,

Elle gardait au bout des doigts

L'encre sombre de la Justice ;

 

Ele savait tous les dessous

De la loi morale et morose :

Qu'on vous prend jusqu'au dernier sou

Sitôt qu'on donne quelque chose ;

 

Qu'on ne peut jamais se fier

Au rêve qu'on a cru construire,

Et que l'amour est un huissier

Qui prend jusqu'au dernier sourire...

 



Princesse de Salm

 

Son mari étant botaniste,

C'est sans doute, au bord du gazon,

Où, sitôt que le rêve existe,

Il interroge la raison,

 

Qu'elle dut contracter, sans trêve,

Cette habitude assurément

De ne pouvoir , au bord du rêve,

Que rêver raisonnablement.

 

A chaque instant, la raison brille

Parmi ses ouvrages divers :

Que ce soit son drame Camille,

Ou bien ses Epîtres en vers,

 

Ses essais sur l'Indépendance

Ou sur la Rime, c'est toujours

Avec la raison qu'elle pense,

Et même en pensant à l'amour.

 

Si bien qu'un soir, sur un programme,

Un journaliste admirateur

La nomma "le Boileau des Femmes"...

Etait-ce vraiment flatteur ?

 

...........................................

 

Cher Boileau, je voudrais vous dire

Ce que je pense exactement :

J'adore votre bon sourire

Et votre simple jugement.

 

Autrefois, sur les bancs rustiques

De mon vieux couvent de Neuilly,

Votre fameux Art Poétique

Me laissait les yeux éblouis...

 

Vos vers me chantaient dans la tête

Avec un air de clavecin,

Je voyais le beau jour de fête...

La bergère et le pré voisin...

 

J'évoquais l'innocente idylle

Tremblante sous les arbres verts...

Et tous les beaux conseils utiles

Pour ceux qui s'expliquent en vers...

 

Mais, malgré votre bon sourire

Et votre rêve si sensé,

Et malgré tout ce qu'on peut dire

Et tout ce qu'on pourrait penser,

 

Je suis sûre que vous, dont l'âme

Avait tant de grâce et de goût

Vous préféreriez qu'une femme

Ne vous ressemblât pas du tout !

 

 



Marceline Desbordes-Valmore

 

Je crois que j'ai compris ce coeur mélancolique

Dans sa grâce parfaite et son total frisson,

Le jour où j'ai touché la petite relique

Où ce coeur chante encore un peu de sa chanson.

 

Un de tous ces amants qu'elle séduit quand même

Avec des yeux depuis si longtemps refermés,

Un de ces amoureux désespérés qui l'aiment

Pour la manière dont un autre fut aimé,

 

Me dit : "Voyez cela. Tournez ces quelques pages.

C'est un petit cahier qu'elle emporta jadis

Et qu'elle conserva tout le temps d'un voyage...

C'était probablement en mil huit cent vingt-six, -

 

Traversant l'Italie en vieille diligence,

Elle avait dans sa main cet humble confident :

Et ce petit cahier connut le coeur immense

Qui demeurait plus frais de rester plus ardent.

 

Elle notait dessus toutes sortes de choses,

C'est un effeuillement continu de son coeur ;

Tenez, voici des vers ! et voici de la prose !

Et cette tache, ici, pourrait bien être un pleur...

 

Regardez ! regardez !..." Pauvre cahier de toile,

qui faisait dans mes doigts semblant de palpiter.

Je le tenais comme l'on tiendrait une étoile

Sans oser regarder trop loin dans sa calrté...

 

Mais, dès que je l'ouvris, la charmante écriture

M'apparut tout à coup comme un portrait vivant :

Des vers... des vers toujours... Merveilleuse lecture !...

Je tourne... un vers encor... Je tourne... et, brusquement,

 

Je vois - fut-il jamais chanson plus émouvante

Dans sa faiblesse humaine et sa fragilité -

Entre deux vers plus beaux que deux oiseaux qui chantent,

Un cheveu noir scellé d'un pain à cacheter.

 

Car, pour partir au loin et pour un long voyage,

Parmi l'éclair du jour et l'angoisse du soir,

- Le coeur a bien le droit de choisir un bagage -

Marceline emportait un petit cheveu noir !

 

***

Eternelle, vivante aux mains ensevelies,

Que je t'aime d'avoir eu ce geste enfantin !

D'autres emporteraient, partant pour l'Italie,

Des voiles vaporeux pour charmer le matin ;

 

Des escarpins pointus pour étonner les routes,

Des diamants tremblants pour éclairer le soir ;

L'une aurait un collier, l'autre une aigrette ; et toutes

Auraient des éventails, au moins, et trois miroirs...

 

Mais elle ! qui ne sut jamais être coquette,

Elle qui ne daigna consentir à porter,

Comme ornements brillants sur sa pensive tête,

Que les quatre cent trente astres des nuits d'été ;

 

Elle qui n'éclairait ses ombrelles légères

Que de la pâle main qui les tenait au jour ;

Elle qui se faisait un chagrin de bergère

En relisant cent fois une lettre d'amour ;

 

Elle qui frissonnait comme une jeune plante ;

Elle qui ne mettait, comme poudre de riz,

Que la chère pâleur dont une âme brûlante

Signe sincèrement tous les mots qu'elle dit...

 

Le jour où cette diligence vint la prendre

Pour l'emporter au loin vers le pays des fleurs,

Comme il fallait toujours que son coeur fier et tendre

Finît par être fou pour que ce fût son coeur,

 

Elle voulut jeter, d'une âme encor grisée,

La possibilité d'un suprême lien

Entre les marronniers de nos Champs-Elysées,

Et les sombres cyprès des champs italiens ;

 

Et c'est ainsi, qu'allant vers ce grand paysage

Où quelquefois le jour a la beauté du soir,

- Le coeur a sa façon de partir en voyage -

Marceline emporta ce petit cheveu noir !

 



Amable Tastu

 

Ayant d'une tendresse étrange

Et qui vient peut-être de loin,

Fidèlement aimé des anges

Dont l'âme humaine a tant besoin,

 

Comment donc serais-je capable

De résister à la vertu

De cette poétesse aimable

Qui se nomme Amable Tastu ?

 

Non seulement on nous assure

Que vers neuf ans - presque un bébé ! -

Elle commença ses lectures

Par l'Homère de Bitaubé ;

 

Non seulement son front de nacre,

Qui pâlissait sur tant de vers,

Abrita "Les Oiseaux du Sacre"

Qui volèrent sur l'univers ;

 

Non seulement son âme neuve

N'épuisa jamais sa clarté ;

Et non seulement Sainte-Beuve

Désira la complimenter,

 

Mais c'est elle, certain Dimanche

Qui composa pour notre bien,

La cantilène bleue et blanche

Qui s'appelle L'Ange gardien.

 

Dans tous les Trésors Poétiques

On voit ce poème charmant

Mêlant sa petite musique

A de grands accompagnements.

 

Près de Musset, de La Fontaine,

De Lamartine et de Hugo,

Il est là, respirant à peine,

Entre le Chêne et le Roseau...

 

Et ma mémoire la première

Avait retenu son frisson,

Car c'était presque une prière

Et c'était presque une chanson !

 



Comtesse d'Aulnoy et Comtesse de Ségur

 

Il me semble, sous des feuillages,

Les voir, au bord d'un beau chemin,

Toutes deux tenant des images,

Toutes deux se tenant la main.

C'est elles, au bord de la vie,

Qui mirent tant de merveilleux

Et toutes ces imageries

Qui nous restèrent dans les yeux ;

 

C'est elles qui, dans un mensonge,

Enveloppaient tout l'avenir ;

Elles nous ont appris le songe...

Comment ne pas s'en souvenir ?

 

Comment effacer une branche

De ces grands bois miraculeux

Où parlait une chatte blanche ?

Où discourait un oiseau bleu ?

 

Quelle forêt est plus dorée

Que cette forêt de l'amour,

Où la princesse Désirée

Redevenait biche le jour ?

 

Quelle vase, dans l'existence,

Peut voir un si petit soulier

Que ceux de Cendrillon qui danse ?...

Et peut-on jamais oublier

 

La charmante philosophie

De cet univers plein de fleurs

Où l'incorrigible Sophie

Souriait sur tant de malheurs, -

 

Et cet âne, couvert de gloire

Qui, sous le nom de "Cadichon",

Prétendit laisser des Mémoires

Comme le Duc de Saint-Simon !

 

***

 

Ces livres, qui nous faisaient vivre

Au milieu d'un monde enchanté,

C'était un peu plus que des livres :

C'était des rêves en papier...

 

Ces livres, sur lesquels on pense

Quand on ne pense pas encor,

C'était, au bord de l'existence,

Tout l'impossible pour décor...

 

Quelle auréole littéraire

Peut valoir leur geste émouvant :

Je les ai reçu de ma mère

Pour les donner à mes enfants...

 

Et je crois qu'à travers la vie

Ils nous accompagnent toujours

Dans les maisons, dans les prairies,

Dans les saisons, dans les amours...

 

C'est encore un peu de lumière,

C'est un peu du passé tremblant

Qui ne veut pas se laisser faire...

Et je crois éternellement

 

Que le monde de la pensée

Se divise en deux grands états ;

Ceux qui croient aux Contes de Fées,

Et tous les fous qui n'y croient pas !

 



George Sand

 

O magnifique romancière,

Mon jugement, qui s'aveuglait,

N'avait pas su, d'un feu sincère,

Vous admirer comme il fallait :

 

Je vous reprochais ces bizarres

Costumes un peu garçonniers...

Je n'aimais pas ces gros cigares

Qu'on assure que vous fumiez...

 

Je n'aimais pas, au bord des routes,

Ces séducteurs trop élégants...

Ni ces femmes qui portaient toutes

Des noms de Valses à trois temps...

 

Et, sévère à votre mérite,

Je déplorais, je me souviens,

Tous ces livres écrits trop vite,

Et, tous, qui finissaient trop bien...

 

Si bien que lorsque, dans la vie,

Quelqu'un, en citant votre nom,

Prononçait le mot de "génie,

Je ne disais ni oui ni non...

 

Mais, dans une heure de justice,

Une heure limpide où l'on sent

Qu'il faut vraiment qu'on abolisse

Tout ce qui n'est pas frémissant,

 

J'ai voulu toucher davantage

La transparente vérité :

Et j'ai lu des pages, des pages,

Et des pages, sans les compter !

 

Et j'ai lu vos pièces de théâtre,

Vos contes sombres ou fleuris,

Tous vos romans : un, deux, trois, quatre,

Cent !... vous en avez tant écrit...

 

Oui, j'ai tout lu : Paris... Venise...

Nohant... les lettres et les pleurs...

Comme il a fallu que je lise

Pour relire tout votre coeur.

 

J'ai lu.. et parmi tant de choses

Que le temps ne peut oublier,

Parmi la triste odeur de rose

Qui sort toujours des vieux papiers,

 

Mon coeur sachant à chaque page

Effacer le malentendu,

Je vous admire davantage

Pour rattraper le temps perdu !

 

 



Delphine Gay

 

Quoi ! Delphine aux robes de tulle,

Elle était de vous la chanson

Charmante et presque ridicule

Que l'on chantait en pension ?

 

Elle était de vous la romance

Qui s'intitulait l'Etranger ?

Aussitôt que mon coeur y pense,

Je respire un air plus léger ;

 

Et, parmi les anciens ombrages,

J'entends la romance qui court :

"Il a passé comme un nuage,

Comme un flot rapide en son cours"...

 

O magnétisme évocatoire !

Rien qu'en disant ces vers légers,

Je retrouve, dans ma mémoire,

Le portrait de cet étranger...

 

Cet étranger, sous les charmilles,

Il troubla souvent vos leçons,

Car nos âmes de sages filles

Rêvaient de ce mauvais garçon.

 

Nous lui prêtions des mandolines,

Des yeux d'azur, un coeur d'acier...

Mais il n'y a que vous, Delphine,

Vous seule qui le connaissiez !

 

Vous le connaissiez, - et, sans doute

Que, dans un pays pleine de fleurs,

Il dut passer sur votre route

Un peu trop près de votre coeur.

 

D'ailleurs, entre toutes les pages

De ce livre que je relis,

Je vous vois dans les paysages,

C'est vous qui peuplez les pays.

 

C'est vous dont la charmante flamme

Rallume tous les printemps verts,

Et l'on croit feuilleter votre âme

Sitôt qu'on feuillette vos vers !

 

Le coeur de Corinne en délire,

C'est le vôtre, au bord du récit ;

Et, toutes les larmes d'Elvire,

C'est vous qui les pleurez aussi...

 

Dans l'histoire de Napoline,

Où tremble un destin si fatal,

On vous retrouve... et l'on devine

Que c'est vous qui courez au bal...

 

Vous qui tracez la tendre lettre

Où parle un si vrai désespoir,

Vous qui pleurez, et vous, peut-être,

Qui voulûtes mourir un soir !

 

Dans ces vers aux paupières closes

Où tant de souvenirs passaient,

On retrouve l'odeur des roses

Et l'influence de Musset.

 

On voit des instants de folie,

Des orchestres, des oliviers...

On voit que vous étiez jolie,

Et l'on voit que vous le saviez...

 

Mais, dans ces jardins pleins de charmes

Qui ne demandaient qu'à fleurir,

Qui fut la cause de ces larmes ?

Qui donc vous a fait tant souffrir ?

 

On cherche ? on repense ? on s'arrête ?

Qui causa ce mortel danger ?

Est-ce un rêve ? est-ce un grand poète ?

Ou bien cet étrange étranger ?

 



Eugénie de Guérin

 

Elle a laissé bien peu de chose

Bien peu de chose en vérité...

Mais un vieux jardin plein de roses

L'accompagne de sa clarté ;

 

Un vieux château plein de misère,

De noblesse et d'isolement,

S'organise aussi pour lui faire

Un tremblant accompagnement.

 

Dans les champs et dans la cuisine

Elle aidait tout le monde, - puis,

De ses mains calleuses et fines,

Elle remontait l'eau du puits.

 

Elle moissonnait, presque belle,

Parmi ses humbles vêtements,

Et tous les vols des tourterelles

L'accompagnaient dans le printemps.

 

Elle a laissé bien peu de chose :

Quelques lettres et quelques vers...

Mais des instants vécus en prose

Peuvent chanter sur l'univers...

 

Dans ce jardin rustique où reste

Peut-être un chant de sansonnet,

Elle a laissé un front modeste

Plus pur que le plus pur sonnet...

 

Plus émouvant qu'une ballade

Qui pâtirait de jour en jour,

Elle a, pour son frère malade,

Laissé un éternel amour...

 

Elle a, comme une humble élégie

Qui ne compterait pas ses pleurs,

Laissé le Journal de sa vie

Qui ne rime qu'avec son coeur...

 

Et c'est pourquoi, dans l'air morose

Où ce coeur faible a tant souffert,

Elle a laissé beaucoup de choses

Rien qu'en écrivant quelques vers !

 



Louise Colet

 

Elle eut, parmi sa vie errante,

Beaucoup d'amours - chacun le sait -

Mais les deux dates importantes,

Ce fut Flaubert ! ce fut Musset !

 

Et, quand je la regarde vivre,

Tout le reste m'importe peu :

Et je veux oublier ses livres...

Et je veux oublier ses yeux...

 

Qu'importe qu'à l'Académie

Elle ait su porter, certain jour,

Une robe de soie unie

Avec des dentelles autour ;

 

Qu'importe qu'un jour de colère

Elle ait pu lever, sous le ciel,

Sur un critique trop sévère

Un couteau presque criminel.

 

Qu'importe qu'en ce jour d'alarme

Ce monsieur soit Alphonse Karr ;

Et qu'importe qu'il la désarme

Pour la critiquer plus tard ;

 

Qu'importe son bureau de cuivre,

Son travail, son salon fleuri,

Et tous les combats qu'elle livre

Et tous les livres qu'elle écrit ?

 

Il ne reste, en ses mains tremblantes,

Que deux parcelles d'univers,

Que deux minutes importantes :

Ce fut Musset ! ce fut Flaubert !

 

Rayon d'une étoile éternelle...

Flamme d'un immortel flambeau...

Quoi ! vraiment ! elle a vu, près d'elle,

Vivre Camille et Salammbô !

 

Dans la pénombre diaphane

Où le miracle se produit,

Elle a vu rire Marianne...

Mourir Madame Bovary...

 

O commencement du mystère !

O préfce, avant l'avenir,

D'un chef-d'oeuvre que l'on voit faire

Et dont on entend le soupir...

 

Plus rien n'est gris, plus rien n'est sage,

Le rêve a chassé la raison :

Et bientôt ce sont les images

Qui vont courir dans la maison...

 

Devant le secret qui va naître

Chaque matin semble éternel ;

Le soleil tremble ; et la fenêtre

Ne sait plus où chercher le ciel...

 

D'une surhumaine présence

L'instant qui passe est habité,

Et chaque minute est immense

Puisqu'on vit dans l'éternité !...

 

**

*

 

Louise Colet, comment vous suivre

Dans vos proses et dans vos vers,

Quand je voudrais que tous vos livres

Ne disent que : "Musset !... Flaubert !...

 

Car cette lumière infinie

Dont l'univers semblait doré,

Cet air qui sentait le génie,

Deux fois, vous l'avez respiré...

 

Et qu'importe ce que, soi-même,

On pense, on rêve, et l'on attend,

Lorsque, à côté d'un grand poème,

On a vécu quelques instants !

 

 



Elisa Mercoeur

 

Lamartine disait : "Cette petite file

Nous dépassera tous tant que nous sommes... " Quand

Le poète daigna, dune âme si gentille,

Laisser tomber sur elle un pareil compliment.

 

Je m'imagine bien que tant de politesse

Exagérait un peu, ce soir-là... Mais tant pis,

J'aime mieux, pour juger la frêle poétesse,

M'en remettre à ces mots qu'à tout ce que je lis...

 

Au lieu de la revoir, plus tard, cherchant sans cesse

Des honneurs, des amis, du crédit, de l'argent,

Mécontente de tout : des salons, de la presse,

Des éditeurs ingrats et des lecteurs changeants ;

 

Au lieu de la revoir, orgueilleuse et malade,

Et mourant de savoir qu'après tant d'insuccès

Son drame le meilleur, sur un Roi de Grenade,

Ne pourra pas entrer au Théâtre Français ;

 

Au lieu de la revoir, misérable et transie,

Ecrivant sans relâche entre quatre murs froids,

Et comprenant enfin que toute poésie

N'est qu'un malheur de plus qui tremble au bout des doigts,

 

Je la revois toujours, dès que je la situe,

Dans un décor qui semble unique sous le ciel :

Il n'y a d'un côté que des fleurs éperdues,

Et de l'autre, on ne voit qu'un grand lac immortel.

 

Elle entre, elle sourit... son petit collier brille...

Elle a sa robe blanche et son coeur enfantin...

Et le poète dit : "Cette petite fille

Nous dépassera tous tant que nous sommes..." Rien

 

Ne me fait oublier la sentence divine...

Et je verrai toujours, dans ce soir enchanteur,

La fillette qu'on présentait à Lamartine :

"Cher Maître, elle a quinze ans. C'est Elisa Mercoeur."

 

 



Louise Ackermann

1813-1890

 

Elle n'est pas sentimentale ;

Son regard n'est jamais rêveur ;

Jamais un crépuscule pâle

Ne se rencontre avec son coeur.

 

D'un vers, elle biffe une rose...

D'un autre, elle efface un aveu...

Je sais bien qu'il y a des choses

Qui plaideront pour elle un peu :

 

Enfant, parmi les feuilles mortes,

Quand le jardin semble endormi,

Elle s'occupe des cloportes,

Elle interroge les fourmis...

 

Mais, parmi les vertes brindilles,

Rien d'imprudent ? rien d'ingénu ?...

Et ce coeur de petite fille

Me demeure assez inconnu...

 

Quoi ! ce jardin est autour d'elle,

Ce vieux jardin mystérieux,

Et ses talons n'ont pas des ailes ?

Le printemps n'est pas dans ses yeux ?

 

Pour elle, même après la pluie,

Rien ne parfume les sommets ?

Rien n'est bien ? sa mère l'ennuie...

Nous ne nous entendrons jamais !

 

Car c'est toujours la même fille

Quittant son foyer, ses deux soeurs

Et le grand jardin de famille,

Pour aller chez un professeur

 

Parler des langues étrangères

Et connaître des vieux savants...

Elle sait tout... sauf le mystère

Qui se multiplie en rêvant...

 

Elle ignore qu'on peut connaître

L'éternel dans un soir fleuri...

Je sais bien que j'ai tort, ^peut-être,

Je sais bien qu'il y a ce cri !

 

Ce cri magnifique et robuste

Dont l'air a gardé les échos...

Ce cri qui la rend - et c'est juste -

Célèbre avec si peu de mots...

 

Elle porte, de page en page,

Son magnifique désespoir ;

Et le fracas de son naufrage

Eclate encore au bord du soir...

 

Elle va, dénonçant les crimes...

Et quand elle ose, d'un pas lent,

Se pencher au bord de l'abîme,

Je sais son immense talent...

 

J'admire tout haut ces poèmes

Vengeurs d'une inflexible loi ;

Mais après, seule avec moi-même,

Je les sens s'éloigner de moi...

 

Louise Ackermann, vous êtes faite

Pour tyranniser l'univers,

Et vous êtes n grand poète,

Mais je suis trop loin de vos vers !

 

Le faible pays de ma vie

Se déroule autour des ruisseaux ;

Je suis d'une folle patrie

Où l'on cause avec les oiseaux...

 

Où la musique d'une stance

Rejoint les bouquets de l'été...

Où le rêve a tant d'importance

Qu'il remplace la vérité...

 

Certainement je vous admire ;

Mais pourquoi, d'un front si lointain,

Ne voulez-vous jamais sourire ?...

Un sourire n'engage à rien.

 

Croyez-vous donc une seconde

Que le printemps soit un malheur ?

Et que l'on apprenne le monde

Parce qu'on regarde une fleur ?

 

Comme une très petite aurore,

Qui ne veut pas s'appesantir,

Le sourire est peut-être encore

Une manière de souffrir...

 

Et l'anathème sur les choses

Ne résout pas mieux le destin

Que de respirer une rose

Qui va mourir demain matin !

 

 



 Anaïs Ségalas

 

Si mes souvenirs sont fidèles,

Il me semble qu'elle est vraiment

La plus grande de toutes celles 

Qui n'eurent qu'un petit talent.

 

Il y a, dans ses poésies,

Mille purs et charmants objets :

De la neige, de l'ambroisie,

Des papillons et des projets ;

 

Des fleurs, du cristal, de la mousse,

Des serments, des firmaments bleus,

Un grand navire, un petit mousse,

Et des retours, et des adieux...

 

Mais palpitant sur les paroles

Du modeste panorama,

On voit quelque chose qui vole,

On sent quelque chose qui bat.

 

Ce quelque chose, c'est une aile...

Ce n'est pas l'aile assurément

De la grande Muse immortelle

Blessant le coeur mortellement,

 

Ce n'est qu'une aile qui ressemble

- Volant un peu par ci, par là -

A l'aile d'un oiseau qui tremble...

Et c'est sans doute pour cela

 

Qu'au cimetière, sur sa tombe,

On a sculpté, près d'un cyprès,

Deux blanches petites colombes

Qui ne la quitteront jamais !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



11/05/2015
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