Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

Brégy (Comtesse Charlotte de )

Comtesse de Brégy

1619-1693

 

 

 Chanson

 

En vain la brillante aurore

S'élève d'un vol léger;

Si je ne vois mon berger,

Je crois qu'il est nuit encore:

C'est l'astre de mon amour,

Lorsque le berger sommeille,

Mon soleil a fait son tour,

Et le moment qu'il s'éveille

Est pour moi le point du jour.

 


 

Epitaphe d'un grand seigneur

 

Cy-dessous gît un grand seigneur,

Qui, de son vivant, nous apprit

Qu'un homme peut vivre sans coeur,

Et mourir sans rendre l'esprit.


 

Epigramme

 

Ci-dessous gît un grand seigneur

Qui tout couramment nous apprit

Qu'un homme peut vivre sans coeur

Et mourir sans rendre l'esprit.

 


 

Recueil de pièces galantes (Suze et Brégy,1695) sur Gallica

 

Questions d'amour

CINQ QUESTIONS D’AMOUR,
Proposées par Madame de Bregy, avec la Response faite en Vers par M. Quinault, par l’ordre du Roy.

I. QUESTION
Sçavoir si la presence de ce que l’on aime, cause plus de joye, que les marques de son indifférence ne donnent de peine.
RESPONSE
C’est un tourment d’aimer, sans estre aimé de méme,
Mais pour un bel objet, quand l’amour est extréme,
Quels que soient ses regards, ils sont toûjours charmans,
Et si l’on s’en rapporte à tous les vrais amans,
C’est un plaisir si doux de voir ce que l’on aime,
Qu’il doit faire oublier le plus cruels tourmens.

II. QUESTION
De l’embarras où se trouve une personne quand son cœur tient un party, & la raison un autre.
RESPONSE
On ne peut exprimer le trouble où l’on s’expose,
Lorsqu’en aimant un cœur prend un party,
    Où la raison s’oppose :
Souvent cette cruelle est cause
Qu’on se repend de s’estre assujetty
Aux douces loix qu’un tendre amour impose ;
   Mais enfin quoy qu’on se propose,
On se repent toujours de s’estre repenty.

III. QUESTION
Si l’on doit haïr quelqu’un de ce qu’il nous plaist trop, quand nous ne pouvons luy plaire.
RESPONSE
Quand ce qui nous plaist trop, ne sent point nôtre peine,
Que pour toucher son cœur nostre tendresse est vaine,
    Et qu’on voit que rien ne l’émeut :
    Pour se venger de l’inhumaine,
Doutez-vous si l’on doit aller jusqu’à la haine :
Ha sans dépit on le doit, & le destin le veut ;
    Mais je ne sçay si l’on le peut.

IV. QUESTION
S’il est plus doux d’aimer une personne dont le coeur est préoccupé, qu’une autre dont le cœur est insensible.
RESPONSE
Il n’est point de mépris qui ne soit rigoureux,
Mais c’est un moindre mal de se voir amoureux
    D’une Beauté pour tous inexorable,
    Que d’un objet qui brûle d’autres feux ;
La gloire est grande à vaincre une insensible aimable ;
Et du moins en l’aimant si l’on est miserable,
    On n’a point de Rival heureux.

V. QUESTION
Si le merite d’estre aimé, doit recompenser le chagrin de ne l’estre pas.
RESPONSE
Quand d’un cœur qu’on attaque on manque la victoire,
Ce qu’on a de merite a beau paroître au jour,
Le mérite suffit pour contenter la gloire ;
Mais il ne suffit pas pour contenter l’amour.

AU ROY
Sur le mesme Sujet.
Grand Roy, que dans mon cœur je respecte & j’admire,
Pour bannir les erreurs de l’amoureux empire
Il ne faut pas choisir ceux qui sçavent rimer,
Mais il faut consulter ceux qui sçavent aimer.



04/06/2011
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