Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

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Marquets, Anne des, (1533-1588): Sonnets spirituels, 1605

Soeur Anne des Marquets

Sonnets spirituels, 1605

 

Sonnets spirituels de feue très vertueuse et très docte Dame Soeur Anne de Marquets, religieuse à Poissy

Sur les Dimanches et principales solennités de l'année

 

Premier avènement de notre Seigneur en ce monde

 

 

Pour le premier dimanche de l'Avent

I

 

J'admire du grand Dieu l'éternelle puissance

Qui de rien a bâti tout ce triple univers;

Et voyant si bel ordre en tant de corps divers,

Je n'admire pas moins sa haute sapience.

 

Mais j'admire surtout son extrême clémence

Et sa grande douceur (argument de mes vers)

Que voulant racheter les méchants et pervers,

Il ait daigné vêtir notre humaine substance.

 

Hé, ! que n'ai-je la grâce, ayant la volonté,

De rendre dignement par ma Muse chanté

Un mystère si saint, si haut et admirable !

 

Pour le moins mon essai sur si digne sujet

Sera plaisant à Dieu, et à moi honorable,

Puisque la volonté est prise pour l'effet.

 

 

II

 

Je vois de loin venir la puissance éternelle,

Qui descend ici bas du haut trône des cieux;

Puis une claire nue (nuée) apparaît à mes yeux,

Qui sur la terre épand sa clarté sainte et belle.

 

C'est qu'un Dieu tout puissant, plein de gloire immortelle

Se veut abaisser, qu'en ces terrestres lieux

Il se vient égaler aux Mortels soucieux,

Prenant un corps humain ès flancs d'une pucelle.

 

Cette Incarnation, enclose pour notre heur (bonheur),

Comme une claire nue enserre la splendeur

Et la divinité du Soleil de Justice,

 

Et déchassant l'horreur et la nuit du péché

(Auquel l'orgueil d'Adam a ses fils attaché)

Distille et pleut sur nous toute grâce propice.

 

 

III

 

(Quand un pauvre captif...)

 

 

Quand un pauvre captif accablé de tourment,

Entend dire pour vrai qu'un roi plein de clémence

Viendra de liberté lui donner jouissance,

O que cette venue il désire ardemment!

 

Ainsi ce genre humain sachant assurément

Que le grand roi du ciel prenant notre substance

Le viendrait délivrer de misère et souffrance,

Sans cesse désirait ce saint avancement.

 

C'est pourquoi si souvent les bons anciens pères

Criaient: Viens, Seigneur, viens, ne tarde plus guère,

Viens racheter ton peuple et l'ôter de prison.

 

Hé ! plût à ta bonté que les cieux tu rompisses,

Forcé d'extrême amour, et que tu descendisses !

Car ta présence donne à tous maux guérison.

 

 

 

IV

 

Voici venir les jours, auxquels veut le Seigneur

Susciter à David une juste semence,

Si qu'un Roi doit régner orné de sapience,

Protecteur de la veuve et du pauvre mineur.

 

Son règne apportera toute joie et bonheur,

car il fera fleurir paix, justice et clémence,

Et tenant en sa main d'équité la balance,

Il rendra gloire aux bons, aux méchants déshonneur.

 

Sa puissance et bonté ne sera mesurée,

Sa Majesté sera d'éternelle durée,

Ses ennemis seront vaincus en peu de temps:

 

Et ceux qui lui rendront fidèle obéissance,

Auront d'infinis biens entière jouissance,

Et vivront à jamais bienheureux et contents.

 

 

 

V

 

Excite, ô Seigneur Dieu, ta divine puissance,

Et viens pour nous sauver comme tu as promis;

Tu vois le pauvre état auquel nous sommes mis,

Viens donc pour nous ôter de misère et souffrance.

 

Par toi nous aurons paix, repos et assurance,

Car tu ruineras nos cruels ennemis;

Nos vices et forfaits par toi seront remis,

Et tous biens nous viendront par ta sainte présence.

 

Hâte donc ta venue, ô débonnaire Roy,

Vu qu'elle seule peut nous éloigner d'émoi,

Et que c'est le seul bien que nos âmes soupirent:

 

Sais-tu pas que l'espoir trop longtemps prolongé,

Notre esprit, faible et prompt, d'ennui se sent rongé ?

L'attente est ennuyeuse à ceux-là qui désirent.

 

 

 

VI

 

Je te supplie, ô Dieu, que ta douceur envoie

Ce messie, ce Oint, qu'elle a promis donner,

Pour nos iniquités pleinement pardonner,

Et pour nous enseigner de vérité la voie.

 

Que ton oeil de pitié nos afflictions voie,

Auxquelles seul tu peux le remède ordonner.

Montre que tu ne veux les tiens abandonner,

Nous envoyant l'auteur de salut et de joie.

 

Lors de lait et de miel maint ruisseau coulera,

Lors de grâce céleste il nous arrosera,

Et guérira tous maux tant soient-ils difficiles.

 

Le désert sera lors un jardin fructueux,

D'autant que les méchants il fera vertueux,

ET les sentiers tortus rendra droits et faciles.

 

 

 

VII

 

Prenez ores courage, ô craintifs, car voici

Votre Dieu qui vient faire ici son domicile,

Lequel vous sauvera de la puissance hostile,

Et par lui se feront ces belles oeuvres-ci.

 

Les aveugles verront, les sourds oiront aussi,

Le boiteux marchera d'un pied ferme et agile,

La langue des muets sera prompte et facile,

Et vous serez en paix hors de crainte et souci,

 

Si qu'il faudra changer en coutres les épées,

Pour bêches et hoyaux (houe) lances seront coupées,

Ne se trouvant plus lors (quelqu'un)qui nous vienne assaillir;

 

Bref nous serons certains d'être heureux à toute heure.

Quelle félicité, quel lien peut défaillir

A l'homme auprès duquel Dieu choisit sa demeure ?

 

 

 

VIII

 

Adam avait soumis toute nature humaine

Au dur joug de Satan, du vice et de la mort,

Qui, cruels, sans cesser la tourmentaient si fort,

Que d'extrême malheur elle était toute pleine.

 

Mais Jésus-Christ usant de bonté souveraine

Est venu en ce monde et a fait tel effort

Contre ces trois tyrans que, restant le plus fort,

Il nou a délivrés de leur griffe inhumaine,

 

Voire et nous a donné, outre la liberté,

Tant d'aise, de repos et de félicité,

Avecques son Royaume et ses biens perdurables,

 

Que sa grâce excédant nos péchés odieux,

Nous a rendus enfin mille fois plus heureux,

Que nous n'avions été paravant misérables.

 

 

 

IX

 

Voici l'heure qu'il nous faut relever du somme

Qui a clos jusqu'ici de notre âme les yeux,

Si que par négligence et par faits vicieux,

Elle a, chétive, acquis de maux une grand' somme.

 

Afin donc que péché ne l'aggrave et l'assomme,

Rejetons loin de nous ce dormir ocieux;

Car la nuit est passée, et le jour gracieux

Est venu pour donner la lumière à tout homme.

 

Cette nuit, c'est le vice esclave à la fureur

De l'ignorance aveugle et du monstre d'erreur,

Qui conseille aux Mortels les oeuvres ténébreuses;

 

Et ce jour, c'est Jésus, Soleil de notre Esprit.

Prenons donc de vertu les armes lumineuses,

Dépouillons le vieil homme et vêtons Jésus-Christ.

 

 

X

 

Bientôt viendra ce Roi tant doux et débonnaire,

Qui par l'effusion de son sang précieux

Apaisant tout discord, en la terre et aux cieux,

Joindra les deux parois comme pierre angulaire ;

 

Car des Juifs et Gentils, joints par foi salutaire,

Il ne sera qu'un peuple et règnera sue eux,

Et rompant de péché les liens Stygieux,

Leur donn(e)ra liberté contre tout adversaire.

 

Puis en Jérusalem sa paisible Cité

Il les introduira en triomphe apprêté,

Pour jouir de repos, et chanter c(s?)es louanges ;

 

Là bénissant ce Roi, les hommes marieront

Leurs immortelles voix aux doux accords des Anges,

Et du souverain bien, le voyant, jouiront.

 

 

Du dernier avènement de notre Seigneur au jugement.

POUR LE SECOND DIMANCHE DE L'AVENT 

 

XI

 

Ainsi que le premier et doux avènement

De notre Rédempteur a été délectable,

Son second se verra terrible et redoutable,

Plein de sévérité, d'ire et d'étonnement.

 

Les célestes flambeaux et chacun élément

Ecloront maint prodige et signe épouvantable :

Puis on oira sonner la trompette effroyable,

Criant, Levez-vous Morts, venez au jugement.

 

Lors sans aucun délai, excuse ou subterfuge,

Comparaître il faudra devant ce juste Juge,

Qui examinera nos pensers, faits et dits :

 

Puis enfin prononçant sans appel sa sentence,

Il enverra soudain par juste récompense

Les méchants en enfer, les bons en Paradis.

 

 

XII

 

Las ! si nous aimons Dieu pour la douceur profonde,

Qu'il nous a démontrée en sa nativité,

Craignons-le à tout le moins pour la sévérité,

Dont juste il usera venant juger le monde.

 

Emotion ès cieux, en l'air, en terre, en l'onde,

Les hommes sècheront, voyant l'extrémité

D'angoisse, de misère et de calamité,

Qui viendra menacer cette machine ronde.

 

Noir sera le Soleil et la Lune de sang,

Et ce grand Tout épris de flamme rougissant :

Puis viendra le grand Juge atteint d'ire effroyable.

 

Si que pour ne voir lors sont terrible courroux,

Les malheureux crieront d'une voix lamentable,

Cachez-nous, ô rochers, et tombez dessus nous.

 

 

XIII

 

Tout ce qui est écrit est pour notre doctrine,

Afin que nous ayons de quoi nous consoler,

Quand Satan, qui toujours tâche à nous désoler,

Nous viendra menacer d'éternelle ruine.

 

O Dieu pour nous juger, celui-là nous asine,

Dont nul ne peut assez la clémence extoller,

Et qui pour nous en croix se voulut immoler :

Voilà ce que nous dit l'écriture divine,

 

Si donc notre avocat est notre juge aussi,

Nous trouverons en lui faveur, grâce et merci,

Quelque énorme péché que l'âme nous remorde :

 

Pourvu qu'avec l'amour, l'espérance et la foi,

Le repentir sincère un chacun ait en soi :

Car à l'impénitent nul pardon ne s'accorde.

 

 

XIV

 

Amendons notre vie et portons notre croix,

Afin que Dieu nous soit propice et favorable,

Retirant notre coeur du monde misérable,

Qui le vice embrasser nous fait souventes fois.

 

Vu que nous savons bien u'il nous faut une fois

Comparaître étonnés, devant Dieu redoutable,

Où sera condamné à peine inévitable,

Quiconque n'obéit à ses divines lois.

 

Là ne faudra chercher excuse ni défense :

Car alors d'un chacun la propre conscience

Lui servira de juge et de mille témoins.

 

Donc pour nous disposer, ayons s'il est possible,

Toujours devant les yeux ce jugement terrible :

Les dards qui sont prévus offensent beaucoup moins.

 

 

 8

 

 



04/06/2014
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