Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

Poétesses d'expression française (du Moyen-Age au XXème siècle)

Pigache (Lucie) 1805-1887

 

 

Lucie Pigache Coueffin

1805-1887

 

 

Bayeux

Mariage en 1926 

 

Fiche de Martine François  DOIGT 26.jpg

(cliquer pour agrandir le document)

Coueffin.jpg

 

- Poésies (1847)

- Débora (tragédie biblique)

 

"Mme Coueffin ne s'est essayée que dans l'élégie tendre et naïve, mais elle y a excellé tout d'abord.

Elle n'a guère peint que deux sentiments, sur lesquels elle est revenue souvent et toujours avec un nouveau charme: l'amour méconnu d'une très jeunes personne plus tendre que belle, et le bonheur de la maternité dans une douce union des mieux assorties" (Frédéric Vaultier)

 

   Lorsque j'ai commencé ce blog, j'étais persuadé, comme beaucoup, qu'il n'y avait pas de "poésie féminine" spécifique. Sans préjuger de ce que sera l'avenir, force est cependant de constater que les femmes ont dit des choses que les hommes, malgré leur prétention à l'universalité, ont ignorées. Ce n'est pas simplement le déchirant poème d'Antoinette-Thérèse Deshoulières sur son cancer du sein (lien vers le poème) qui me fait dire cela. La déclaration de Flaubert, "Madame Bovary, c'est moi", me paraît désormais abusive. De modestes recueils comme celui de Lucie Pigache-Coueffin permettent d'entrer, mieux que par le roman, dans les replis tourmentés d'une adolescente, puis d'une jeune femme blessée à vie par un amour secret qui ne trouva jamais à s'exprimer. La scène primitive du bal, les confidences à l'âme soeur, les compensations de la religion, le refuge dans un mariage de raison, la sublimation par l'amour maternel au risque de faire de son fils un enfant-tyran...Tout cela 40 ans avant  le roman de Flaubert !

 

 

Préface de la première partie

 

Vous qui lirez mes vers, n'y cherchez point ma vie,

Ne m'attribuez point cette mélancolie

Qui souvent revient y gémir.

Des larmes, la pitié m'a donné la science:

Mais je n'en ai point fait la dure expérience,

Et j'ai bien moins souffert que je n'ai vu souffrir.

 

Quelques-uns, des soucis quand leur coeur est la proie,

Par un sublime effort, d'une stoïque joie

Affectent la sérénité.

Moi, j'aime à me cacher sous de sombres nuages,

Et des voiles légers de confuses images,

J'entoure ma félicité.

 

Ce fut toujours ainsi: sur le sein de ma mère,

Faible enfant, j'accusais dans une plainte amère

L'exil et le ciel en courroux.

Comme aujourd'hui, donnant tout l'essor à mon âme,

Je plains mes voeux trahis et mes songes de flamme,

Sous les regards de mon époux.

 

...

 

Et puis, lorsque je peins la tristesse cruelle,

Les regrets impuissants et l'absence mortelle,

Souvent on daigne croire à mes pleurs superflus.

Mais si j'osais jamais, éloigant tout mystère,

Dire ce que le ciel m'a donné sur la terre,

On ne me croirait plus.

 

Juillet 1833

 


Premier poème du recueil, écrit à 19 ans.

 Je ne suis pas belle

 

A Eveline

 

Regarde cette rose éblouissante et belle,

Que le zéphyr, charmé de sa fraîcheur nouvelle,

Caresse avac amour.

Pour plaire, pour aimer, elle est épanouie;

Ah! je voudrais changer mon destin pour sa vie

Et sa beauté d'un jour.

 

Quoi! tu veux la cueillir pour former ma parure!

Non laisse-la briller sous son dais de verdure,

Tes soins sont superflux;

Tu ne me verras plus, aux fêtes bocagères,

Mêler mes pas joyeux aux danses des bergères;

Tu ne m'y verras plus.

 

Mais toi, pare ton front. Nommant sa bien-aimée,

Bientôt l'heureux amant dont ton âme est charmée,

Viendra pour te chercher.

Tous deux vous marcherez dans une pure ivresse;

Moi, je n'ai point ces traits qui donnent la tendresse,

Et je veux me cacher.

 

Je l'ignorai longtemps ce mystère pénible;

Sans y songer jamais, mon coeur était paisible;

Mais un jour je l'appris.

J'entendis mon arrêt de celui que j'adore:

L'heure, ses traits, sa voix, hélas! tout est encore

Présent à mes esprits.

 

"Oui, dit-il, la beauté seule obtient mon hommage."

Je l'écoutais; soudain un funeste présage

M'annonça les douleurs.

Je courus vers le fleuve, inquiète et tremblante;

J'y contemplai longtemps mon image flottante,

Et je versai des pleurs.

 

Depuis ce jour fatal je ne sais plus sourire;

D'un mal mystérieux, d'un funeste délire

Mon coeur est consumé.

Je sais trop qu'il n'est pas de fin à ma souffrance;

De lui plaire jamais je n'ai plus l'espérance

Et je l'ai tant aimé!

 

Adieu! j'entends au loin les doux bruits de la fête;

Vole, vole à ces jeux que le plaisir t'apprête:

Bientôt tu l'y verras.

Ah! s'il te demandait ta compagne fidèle,

Tu lui dirais.... mais, non, non, je ne suis pas belle,

Il n'y songera pas.

 

Mars 1824

 


La rose

 

Imitation de Walter-Scott

 

Aux derniers feux du jour, solitaire et pensive,

J'errais sur le rivage, et mon oeil incertain

Suivait au loin, des flots la course fugitive,

Image du destin.

 

Entre mes doigts distraits une rose pressée

S'échappe, et roule au sein du torrent écumeux;

Bientôt la tendre fleur, sur l'onde balancée,

S'éloigne de mes yeux.

 

Elle fuit, elle fuit; cette douce victime

Glisse sans résister et sans prévoir son sort;

Doit-elle, hélas! périr dans un proond abîme,

Ou rencontrer un port?

 

Un jeune coeur, ainsi se livre à la tendresse,

Et suit les mouvements dont il est agité.

L'infortuné se croit conduit par son ivresse

A la félicité.

 

Mais la rose, bientôt par le torrent brisée,

Sur de funestes bords se fane sans retour.

Et la jeune beautté, triste et désabusée,

Déplore son amour.

 

Juin 1822 (à l'âge de 17 ans)

 


Elégie 1

 

A Eveline

 

Viens, Eveline, allons errer au fond des bois;

De mes jours languissants l'astre se décolore,

Et ma longue douleur, dans ton sein veut encore

S'épancher une fois.

 

Regarde ce séjour ignoré, solitaire,

Où tristement murmure le ruisseau;

Bientôt cette mousse légère

Couvrira mon tombeau.

 

Quand je dormirai là, viens souvent, mon amie,

M'y chercher quelquefois.

Et que ta main, des fleurs de la mélancolie,

Pare mon humble croix.

 

Alors, tu reverras celui dont la pensée

Déchire encor mon coeur.

Guide, guide ses pas vers la terre glacée

Où finit la douleur.

 

Tu pourras tout lui dire, ô mon unique amie!

Il n'est plus de secrets

Pour celle qui repose, à jamais endormie,

Sous l'ombre des cyprès.

 

Qu'il apprenne du moins que mon pélerinage,

Par lui seul vit faner son riant avenir;

Que mon coeur n'a jamais gardé que son image,

Et qu'il m'a fait mourir.

 

Révèle-lui ces chants, que ta seule tendresse

De ma bouche craintive entendit autrefois;

Ces chants, où j'ai versé mon âme et ma tristesse:

Pour aller à son coeur, qu'ils empruntent ta voix. 

 

Peut-être en t'écoutant, au milieu du silence,

Quelque remords tardif passera sur son front;

Peut-être, ses larmes paieront

Le prix de ma longue souffrance.

 

Et je pourrai le voir! Errante sur les fleurs,

Mon âme aspirera les regrets de son âme;

Puis remontant aux cieux, dans son rayon de flamme,

Emportera ses pleurs.

 

1823

 


Elégie XI

 

A Eveline

 

Comme un coeur pour haïr, ou trop faible, ou trop tendre,

Se souvient de l'ami qui trompa sa candeur,

Sans l'accuser jamais de n'avoir pu l'entendre;

Sans mêler un reproche au cri de sa douleur.

 

Je me souviens du jour, où la jeune espérance

Vint habiter mon sein, pour le briser, hélas!

De ce jour que suivit une amère souffrance;

Mais je ne le maudirai pas.

 

Puisqu'il m'a révélé tout ce que, sur la terre,

J'ai dû connaître de bonheur;

Quoique ce bonheur éphémère

Ne fût qu'une enivrante erreur.

 

Je ne l'ai jamais dit; pas même à ta tendresse,

Tout ce que je sentis alors.

Je crains pour mon repos, je crains pour ma tristesse,

Le brûlant souvenir de ces divins transports.

 

Ne demande donc plus ce qui les faisait naître,

Si c'était mon orgueil trop longtemps abaissé;

Ou bien cet humble amour, méconnu, repoussé,

Obtenant l'avenir qu'il méritait peut-être,

 

Mais juge de leur charme, en déplorant mon sort:

De tous les souvenirs qui dévorent mon âme,

Et vivent imprimés dans mes songes de flamme;

C'est le seul que je veuille emporter dans la mort.

 

1825


 

Elle  et moi

 

A madame Claire D***.

 

Quand je la vis un soir, vive, riante et belle,

Quand le bal tout joyeux rayonnant autour d'elle,

Comme un cadre enchanté;

Quand les danseurs charmés, subissant son empire,

Revenaient, tour à tour, implorer un sourire

De sa douce gaîté.

 

Un attrait inconnu vers cette jeune femme,

Vint, presque malgré moi, ravir toute mon âme.

Ce fut avec bonheur,

Que je vis son triomphe et sa gloire charmante;

Mon coeur l'applaudissait dans sa grâce enivrante,

Comme on fait une soeur.

 

Si l'on m'eût demandé de quelle sympathie,

Je me sentais pour elle, en secret avertie;

Je ne l'aurais pas dit.

Son front semblait si pur, si calme sous ses roses

Et moi, je songe au bal a (à?) de si tristes choses

Que le malheur m'apprit!

 

Mais, c'est que j'avais vu plus loin que son sourire;

Plus loin que le plaisir que son regard inspire

Et semble partager.

C'est que j'avais compris qu'au milieu de la fête,

Son coeur, que remplissait une peine secrète,

Demeurait étranger.

 

1835



16/12/2011
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